Chloé Julien, sans peur et sans reproche

 

Musicienne, sportive, entrepreneuse à succès, Chloé Julien se lance dans une nouvelle vie. A 31 ans, elle entame des études de médecine. Portrait d’une jeune femme pour qui la confiance en soi et le goût du risque ne doivent pas être réservés à quelques-uns.

 

 

Elle est le genre de fille que la « startup nation » aurait pu montrer en exemple. De bonnes études (lycée à HIV, puis l’Essec), une première expérience professionnelle pour se faire les dents (chez Accenture), un passage réussi à l’étranger (Universal Music à Londres), un début d’aventure entrepreneuriale dans le temple français de l’incubation (au Camping, futur Numa), la création d’une boîte au succès quasi immédiat (Bandsquare), sa revente à un géant de l’entertainment (Fimalac), et enfin, comme une consécration, un atterrissage haut de gamme, à l’approche de la trentaine, chez le géant Nespresso en Suisse, en charge de la data science au e-commerce tout en continuant à investir ici et là dans des entreprises parce que « travailler dans un grand groupe, ça laisse un peu de temps ». Oui, Chloé Julien avait tout de la role model : un sourire à accrocher sur les murs des business schools, un parcours à faire pâlir d’envie la galaxie macronienne. Et brillante avec ça : du piano classique pendant dix ans, de la contrebasse comme si ça ne suffisait pas, et de l’athlétisme au niveau régional (elle ne rend que quelques secondes au record du monde du 400 mètres). Mais aussi un cauchemar de journaliste : comment dire du mal d’une fille pareille ? Où sont les défauts ? Comment ne serait-ce que nuancer les louanges ?

 

Pivot

Eh bien Chloé s’en charge elle-même ! A 31 ans, elle quitte ce monde. Fini les mantras ânonnés dans les hackatons, fini les salaires mirobolants et les stock options, fini la pression des actionnaires et l’ombre menaçante du harcèlement au travail : Chloé change de vie. Pas pour élever des chèvres dans la Drôme ou devenir prof de yoga en banlieue, ce serait trop simple – un brin cliché. Non, Chloé Julien entame, en 2020, à 31 ans, des études de médecine. A première vue, un changement de pied spectaculaire. A bien y regarder, un choix d’une implacable logique : « Je pensais pouvoir changer les choses de l’intérieur. Au final, en étant au plus haut, je me suis rendu compte que je n’étais pas comblée, trop éloignée de ce qui devenait évident. »

Elle qui, dans l’arc lémanique, avait commencé à mettre son nez dans quelques fleurons de la silver économie et de la biotech, décide d’abandonner la « startup médicale », ou plus exactement de ne garder que le second terme de la proposition : « médical » : « Qu’allais-je faire de mes 40 prochaines années ? Être utile ! » Prenant un énième risque dans une vie déjà bien garnie en la matière, Chloé monte un dossier pour entrer directement en deuxième année de médecine, à Paris. Surprise (sic), sa candidature est retenue. Et la voici, en cette fin d’année, qui se remet à bûcher son anatomie. « La pression de l’incertitude et du risque, j’adore. Dès que je peux tenter un truc, j’y vais. Je n’ai pas peur. Je vais jusqu’au bout. »

Et c’est là-dessus qu’il est intéressant d’aller la chercher. Chloé n’a jamais cessé, entre mille activités, de témoigner auprès des étudiants. Elle est l’une des intervenantes de l’IMM, un rôle qu’elle affectionne parce qu’elle s’adresse à des individus qui sont là, justement, pour apprendre d’eux-mêmes, se perfectionner et prendre plus de responsabilités. Qu’est-ce qui fait qu’on ose ? Qu’on surmonte sa peur ? « Le management du risque et de l’incertitude, j’avais ça en moi. Mais c’est à la portée de chacun. Il suffit d’y croire. Ceux qui ont le moins peur du risque sont aussi ceux qui se plantent le moins. »

 

La valeur de l’exemple

D’accord, mais qu’est-ce qui distingue un discours de type californien sur la nécessité de « se dépasser » d’un conseil sincère à l’attention des futurs leaders ? Chloé rit d’une telle question : « Tout est affaire de confiance. La confiance, tout le monde peut l’apprendre et l’engeigner. Mais il faut se méfier des coachs à la con. C’est comme en athlétisme : je n’ai jamais apprécié ces types bedonnants qui hurlent des ordres depuis le bord du terrain. Coacher l’autre, c’est lui tenir la main. C’est provoquer cet « impetus », cet élan. A partir de ça, de cette intuition, il est possible de construire un raisonnement logique. » 

Se sachant privilégiée, parce que née au bon endroit (Chloé a passé son enfance dans le 5e arrondissement, la carte scolaire l’a envoyée à Henri IV sans dérogation), elle croit à la valeur de l’exemple. Si le système éducatif hexagonal est encore assez rigide, favorisant peu la mobilité sociale et distribuant sa confiance avec parcimonie à de nouvelles générations prises dans l’étau de la réussite scolaire, il est possible de construire un discours « français » sur l’exemplarité. « Contre le « become ! », bullshit à l’américaine, je plaide pour un « become » de la réalité. Notre pays doit pouvoir montrer des parcours de vie, favoriser la mise en réseaux, rompre avec l’élitisme. On manque de passeurs, chez nous – c’est d’ailleurs ça que j’aime à l’IMM, on les y met en valeur. » D’ailleurs, si elle devait créer une startup aujourd’hui (Hippocrate l’en préserve), ce serait un petit algo qui aspirerait les données LinkedIn pour donner à voir des trajectoires de vie inspirant le plus grand nombre, ceux qui n’ont pas accès aux formations d’élite.

 

Dans quelques années, Chloé Julien sera médecin. Ironie du sort, comme sa mère, et comme pas mal de membres de sa famille. « Jamais je n’aurais pensé « faire médecine comme ma mère », sourit-elle. Si elle m’en avait intimé l’ordre, j’aurais tout fait pour l’éviter. » Oui mais voilà, cela met du temps pour aller vers soi.

« Connais-toi toi-même », a dit le philosophe. Ce précepte, gravé au fronton du temple de Delphes, Chloé l’a fait sien, moitié par inadvertance, moitié par détermination. Sur le chemin d’elle-même, elle entame, comme d’habitude, cette nouvelle étape sans peur et sans reproche.

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